Journal des ateliers d’écriture

Les coulisses de mes ateliers d’écriture

A cozy writing workshop in progress with scattered notebooks and pens.
A cozy writing workshop in progress with scattered notebooks and pens.
Allonger les soirées

Des amis, nombreux. Des inconnus aussi. Ils viennent, repartent. Ils ne préviennent pas toujours. Nous sommes dans un appartement grand, blanc, épuré. Quelques meubles chinés, des plantes, des tableaux d’art plastique, des photographies, des affiches d’exposition. Beaucoup de livres rangés. D’autres qui traînent.

Nous parlons de politique dans cet appartement qui reflète à la fois le vide et la beauté. Une maison-appartement. Un appartement-maison. Tout n’est pas à sa place. Il y a du monde, des bières, des verres, une cacophonie. Nous parlons tous en même temps.

Des regards profonds. Des conversations vibrantes, presque des corps à corps. Nous sommes à l’affût du contact, de la promiscuité. Nous nous parlons, nous nous touchons, nous nous racontons. Nous avons de l’espoir. Nous avons tous quelque chose à dire. Quelque chose de dégueulasse qui nous ronge de l’intérieur et dont nous voudrions nous débarrasser.

Nous caressons l'illusion d'être heureux.

Ce n’est pas grave si nous nous sommes cassé·es la gueule pendant tant d’années. Cette année, rien ne sera plus pareil. Nous sommes bien trop heureux pour envisager, un instant, que notre espoir pourrait être absurde. Rien ne va changer ? Tout va changer. Nous, nous n’allons pas changer. Nous restons increvables. Le regard qui dérange. La démarche qui nargue. À nous réveiller avec notre gueule de bois, le visage confit.

C’est clair. C’est triste. Il y aura des jours gris. Et d’autres, fabuleux. Mais cette fois, nous allons calmer le rythme. Nous allons essayer de travailler le scénario de notre vie. Nous organiser. Nous réveiller pour aller manifester. Après tout, nous savons être engagé·es et pleins d’humour.

Nous avons ce goût particulier dans la bouche, qui donne du rythme à nos paroles.

Ce texte est né de soirées partagées, d’appartements ouverts, de discussions politiques, de lectures. Il s’inscrit dans une écriture du collectif.

Ces derniers jours, je me suis souvent retrouvée en compagnie d’autrices et d’auteurs lors de soirées de lecture. Dans l’appartement de l’un, dans un bar, dans une galerie d’art. Des lieux qui ne sont pas faits pour ça, et qui pourtant s’y prêtent parfaitement.

On lit.

On éprouve la tenue des phrases. On observe, presque physiquement, l’effet des mots sur l’auditoire. Puis on échange. Sans enjeu. Juste pour comprendre ce qui a circulé. Il s’agit souvent de mettre un texte à l’épreuve du partage, apprendre à écouter ce qu’il produit et accepter que le mouvement commence parfois dans le regard des autres.

Soirées de lecture

On me demande parfois : « qu’est-ce que tu as trouvé à ce livre ? »

Comme si mon choix devait être justifié, correspondre à une idée commune.

J’aime lire des livres qui ne me correspondent pas.

J’aime les lectures conflictuelles, quand il n’est pas facile d’entrer dans le texte, quand les premiers instants de lecture installent une distance. J’aime ces lectures énigmatiques qui, au fil des pages, agissent sur moi à mon insu, sans que je puisse dire à quel moment j’ai commencé à aimer ce que je lis.

Certains livres ont du mal à être aimés. L’écriture est parfois trop acerbe. Ce sont précisément ceux-là qui m’intéressent.

On ne sélectionne pas un livre comme on sélectionne un produit. L’inconscient est là pour nous rappeler que nos choix sont déterminés par des raisons que la raison ne connaît pas.

Je ne sais pas ce que j’aime exactement dans certaines œuvres. Elles sont uniques à mes yeux, complexes, irréductibles à une formule. Elles laissent une empreinte.

Dans cette affaire de langage, je cherche des livres qui me touchent.

Selma Guettaf — Écriture en mouvement

Lors d’un atelier d’écriture récent, nous avons travaillé sur quelque chose de très simple en apparence : la fissure. Ce moment où, dans une scène, quelque chose se déplace, presque sans bruit. Pas un événement spectaculaire, plutôt un détail.

Dans ce type de scène, l’enjeu n’est pas d’expliquer ce qui se passe. Au contraire, l’écriture devient plus forte quand on laisse la tension apparaître d’elle-même : un silence, un objet déplacé, un geste interrompu.

Beaucoup de personnes arrivent à l’atelier avec l’idée qu’écrire consiste à développer.

Pourtant, le mouvement peut être inverse : on retire.

Et très souvent, c’est à ce moment-là que la scène devient plus juste.

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On ne sélectionne pas un livre comme on sélectionne un produit
Ecrire la fissure
Ce temps-là

Ces dernières semaines, j’écris des dossiers.

Des dossiers de résidences, des réponses à des appels à projets.

On parle souvent du livre terminé. Beaucoup moins de tout ce qui l’entoure.

Les appels à projets peuvent se ressembler, en apparence. Il faut pourtant chaque fois, ajuster le ton, préciser ce que l’on souhaite transmettre, ce que l’on veut réellement faire exister.

Je ne sais pas encore ce qui sera retenu.

Et au fond, je ne pense pas à l’après dans ce sens-là.

Ce temps-là est peut-être une manière de revenir aux projets, de mieux comprendre ce qui traverse ma démarche.

La première phrase

Ces derniers mois ont été marqués par les relectures. Relire, c’est habiter un texte comme on habite un lieu, s’y installer, puis en repartir un peu transformée. Écrire, traverser, ressentir.

J’ai lu ces textes tout en habitant le mouvement…entre deux gares, dans le grondement des rails et le souffle des départs.

J’aimerais partager quelques passages que j’ai pris plaisir à relire au fil des semaines.

Ici, un texte qui frappe par sa brutalité :

« La bouche entrouverte donne à voir une cavité dans laquelle on s’est acharné à arracher toutes les dents et à sectionner une partie de la langue. Son expression indique qu’il a traversé un long moment de souffrances terribles. Tout ce qui a été ôté au cadavre est éparpillé autour de lui. »

Catherine Prompt, Paradoxe en milieu judiciaire

Et ce passage, qui montre une puissance dans l’évocation de l’été :

« Le temps s’était retiré de la plage. Il s’était interminablement étiré au moment où la surface de l’océan se parait d’un châle d’argent. Tout s’éclairait de la lueur de l’évidence. Chaque pierre, évidente. »

Quentin Vibet, En souvenir d’été

Et puis il y a ces mots qui décrivent sensiblement des êtres :

« Betty, je la perçois dans un ralenti extrême, s’approche de la table, saisit délicatement un pot entre ses mains et me le tend. Nous nous regardons avec tendresse. J’ai la sensation très forte de tenir un écrin contenant toute l’affection que nous nous portons mutuellement. »

Catherine Prompt, Douceur Provençale

Des phrases longues qui tiennent leurs promesses : l’intrigue, le suspense, l’ambiguïté des personnages :

« Manquerait plus que Bardin et les deux collègues de la Brigade des Stups, avec qui il avait prévu de suivre le match, m’attendent devant chez moi après leur soirée bière-pizza pour une troisième mi-temps foutage-de-gueule-du-nouveau, du petit « bleu » comme ils disent dans leur langage de l’ancien temps. Ce serait la cerise de l’humiliation sur le gâteau de la honte ! Manquerait plus… »

Alain Olivier, Jamais en solo

La plupart de ces textes portent en eux les germes d’un projet littéraire, souvent à ses débuts. Il m’arrive de recevoir un mail au milieu de la nuit ou tôt le matin : l’auteur ou l'autrice m’écrit qu’il ou elle a revisité son texte, qu’il ou elle est allé(e) plus loin cette fois. Cette fois, il ou elle pense enfin tenir quelque chose, et ose affronter le doute inhérent à tous les premiers pas.

Je vous souhaite de franchir le vôtre.